« Il y a une scène dans Les Cosaques de Tolstoï. Un vieux soldat emmène dans la forêt de jeunes cadets russes sortis de l’école militaire. Ce sont de brillants officiers. Ils ont leurs diplômes, leur science, leurs médailles mais ils ne voient pas les traces des bêtes au sol, ils ne déchiffrent rien des signes du vent dans les arbres. Et le vieux a ce mot : “Ils sont savants mais ils ne savent rien !” » (1)
Beau paradoxe, ou plutôt, double sens du mot « savoir », car en réalité, de quel savoir s’agit-il ? Dans ce cas, les jeunes officiers ne pouvaient pas apprendre à l’école militaire ce que l’école de la forêt aurait dû leur apprendre.
Or, cela s’applique à tous les aspects de notre vie. Les lectures, les études peuvent nous apprendre certaines choses, mais c’est la vie elle-même, c’est-à-dire nos expériences vécues, qui vont polir et enrichir ce premier savoir, parfois même en le contredisant.
Les anciens détenteurs de savoirs issus d’expériences vécues n’aimaient pas beaucoup les expliquer en paroles, ils préféraient les enseigner par l’exemple. On apprenait par l’écoute, par l’observation et par l’imitation des gestes.
L’expression « ils sont savants mais ils ne savent rien ! » nous fait réaliser qu’il y a diverses formes d’intelligence, divers savoirs qui s’acquièrent de manières différentes, comme il y a des outils différents pour chaque tâche.
Ainsi, le véritablesavoir est beaucoup plus large que les connaissances strictement intellectuelles, et l’approche administrative ne devrait pas tenter de se placer au-dessus de la vie elle-même.
C’est cela que l’on retrouve dans le livre de Sylvain Tesson d’où est tirée la citation du début, un livre qui se moque du langage administratif et pédant pour lequel les randonneurs dans la forêt seraient des « usagers d’espaces arborés ». Cela réduit la randonnée en forêt à une simple consommation mécanique, en faisant fi de tout ce que cette activité peut apporter à la santé de notre corps et de notre âme ; un bienfait qui peut aller jusqu’au spirituel.
Normand Charest pour les Publications du Graal
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(1) Cité par Sylvain Tesson, l’aventurier qui traverse à pied la France rurale, de préférence dans les lieux les moins habités, dans son livre Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016, coll. Folio no 6597, p. 91.