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Chronique

L’auteur français Jacques Lusseyran (1924-1971), Résistant de la Deuxième Guerre mondiale et rescapé du camp de Buchenwald en Allemagne, est devenu aveugle à l’âge de 8 ans. Et pourtant, il a toujours refusé d’être considéré comme un handicapé, puisqu’il voyait, disait-il, mais « avec d’autres yeux ».

« Avec les yeux de mon âme »

« La découverte fondamentale, je l’ai faite dix jours à peine après l’accident qui m’avait rendu aveugle. Elle me laisse encore ébloui. Je ne peux l’exprimer qu’en termes très directs et très forts : j’avais perdu mes deux yeux, je ne voyais plus la lumière du monde, et la lumière était toujours là. Imaginez ce que cette surprise a pu être pour un petit garçon de moins de huit ans. C’est vrai, la lumière, je ne la voyais plus hors de moi, sur les choses, mélangée aux choses et jouant avec elles ; et tout le monde autour de moi était convaincu que je l’avais à jamais perdue. Mais je la retrouvais ailleurs. Je la retrouvais au-dedans de moi et, ô merveille !, elle était intacte. »

« Je ne voyais plus avec les yeux de mon corps, je voyais avec les yeux de mon âme. »

Le livre de Jérôme Garcin, intitulé Le voyant (Gallimard, 2015), raconte la vie exceptionnelle de Jacques Lusseyran, un Résistant et un auteur oublié, ainsi qu’un professeur remarquable.

À lire parce qu’il s’agit d’un témoignage, d’un savoir basé sur ce qui est réellement vécu. À lire pour renforcer notre conviction que la lumière n’est pas qu’un phénomène matériel superficiel, dont seuls les yeux physiques peuvent rendre compte.

« Je ne vous ai pas dit que j’avais vos yeux. J’ai dit que j’en avais d’autres », écrit Jacques Lusseyran.

D’autres yeux qui permettent de voir par delà les apparences. Des yeux qui s’ouvrent sur une dimension intérieure trop souvent ignorée par ceux qui se croient bien réalistes – alors qu’ils sont plutôt aveugles à tout ce qui dépasse la dimension la plus superficielle de notre vie sur terre.

L’aveugle est un voyant qui peut nous apprendre à voir, si nous voulons bien écouter son témoignage. Et le beau livre de Jérôme Garcin nous rend ce témoignage dans une forme claire et limpide.

La Résistance

En mai 1941 à Paris, pendant l’Occupation nazie, 180 lycéens, dont Jacques Lusseyran est le chef, choisissent de résister à l’envahisseur et forment une association clandestine, les Volontaires de la Liberté.

« On se fie à son intuition », écrit Jérôme Garcin ; « chargé seul du recrutement […], il sait, d’instinct, distinguer le brave du lâche, le téméraire de l’indécis, le loyal du félon, le raisonnable de l’halluciné. » « Le jeune homme est le cerveau du mouvement. Son cœur battant, aussi. »

Il n’a pourtant que 17 ans.

Mais à partir de là, il connaîtra bientôt la véritable noirceur intérieure : la Gestapo, les interrogatoires, la prison, le voyage en wagons de bestiaux puis Buchenwald, les fours crématoires.

L’Amérique

Après la guerre et la Libération, blessé par ces années de détention, il retrouve difficilement la joie. Il est constamment oppressé par un nuage sombre, dit-il. L’Amérique, les États-Unis lui permettent alors de retrouver un regard nouveau, un Nouveau Monde où oublier l’ancien et où il pourra devenir un professeur admirable.

Son œuvre écrite était malheureusement tombée dans l’oubli. Mais grâce au récit Le voyant de Jérôme Garcin, nous pouvons maintenant la redécouvrir dans les livres mêmes de Jacques Lusseyran, comme Et la lumière fut et Le monde commence aujourd’hui, qui sont encore disponibles… Une œuvre qui affirme que « seule compte la lumière intérieure, car elle embellit tout ».

 

Normand Charest pour les Publications du Graal

Voir aussi www.graal.ca

 

 

 

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