Le philosophe et historien Lucien Jerphagnon cite Jankélévitch en exergue de son livre De l’amour, de la mort… (Albin Michel, 2011) :
« On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. » (Philosophie première.)
Ce qui est vrai pour la philosophie l’est aussi pour la spiritualité : le besoin de se questionner, de rechercher un sens et puis l’étonnement à l’origine de cette recherche.
On peut vivre sans se poser de question, mais c’est comme vivre sans joie. Or, nous parlons ici de vraie joie, d’une joie durable, et non pas du tapage pour faire taire sa voix intérieure et son questionnement.
On peut vivre sans cette saine recherche, « mais pas si bien », comme le dit joliment le philosophe avec une douce ironie. Or, dans ce cas, vivons-nous vraiment ou allons-nous vers l’engourdissement ?
De l’étonnement comme mère de la philosophie
Jerphagnon lui-même écrit dans son avant-propos :
« La philosophie, dont Platon, recopié par Aristote, dira qu’elle commence avec l’étonnement. Mais voilà, on ne s’étonne pas une fois pour toutes ; on en a pour toute une vie, et on voit les choses autrement (p. 24). »
Cet étonnement est vivant et pour le demeurer, il doit être en mouvement. Il ne peut jamais s’arrêter. Comme toute vie et toute conscience, il doit constamment évoluer et avancer. Et comme s’il marchait au milieu d’une caravane, celui qui s’arrête recule.
L’étonnement du bébé est parfait de simplicité, mais aussi de persévérance. En ce sens, il est notre « maître », puisque son exemple nous ramène à l’origine de notre étonnement pour le renouveler, lorsqu’il vient à faiblir. C’est le petit feu de la candeur qui nous remet en mouvement.
On ne te devine qu’à travers ta parole
« On ne te devine qu’à travers ta parole. » C’est Abraham qui parle à Dieu dans ces mots de Jean Grosjean (La rumeur des cortèges, poèmes, éd. Gallimard, 2005, p. 73.), poète et traducteur de la Bible, du Coran et des tragédiens grecs.
Dieu, on ne peut le comprendre par des connaissances savantes. On peut connaître en partie sa Création par la science, mais seulement la partie qui est visible ou perceptible par nos sens ou à l’aide d’instruments. Or, Dieu lui-même se tient bien au-dessus des mondes qui sont issus de Lui et qui sont ses œuvres.
Par la reconnaissance des lois qui régissent sa Création, on peut seulement ressentir sa Volonté et sa puissance. On ne peut donc que le « deviner », comme dit le poète.
Le sculpteur québécois René Derouin a formé des milliers de personnages d’argile qu’il a finalement jetés dans les eaux du Saint-Laurent. Il a ainsi « détruit » son œuvre pour n’en conserver que l’idée et le souvenir.
À l’inverse, on n’imagine pas des personnages d’argile créer un sculpteur pour les concevoir, les faire naître et leur donner la conscience d’eux-mêmes ! C’est impossible, et pourtant, on entend souvent dire que l’homme (personnage d’argile) aurait créé Dieu (le sculpteur) pour se réconforter et s’expliquer l’origine du monde.
D’autres prétendent que Dieu aurait « besoin de l’homme », ce qui n’est pas plus possible et pour les mêmes raisons.
Tout cela contredit l’élan naturel vers le sacré, un élan vieux comme le monde, qui inclut la gratitude et l’humilité devant une Force qui nous dépasse. Cet élan, qui anime encore la spiritualité amérindienne, par exemple, serait-il trop « primitif » pour nous, alors qu’il apporte la paix à tant de personnes ?
Voilà une autre question importante à considérer sérieusement et sans idées préconçues.
« Dieu a mis la pensée de l’éternité dans le cœur des hommes, pour incapables qu’ils soient d’embrasser l’œuvre de Dieu du commencement jusqu’à la fin » (L’Ecclésiaste, cité par Lucien Jerphagnon, p. 248).
Normand Charest pour les Publications du Graal