« L’écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l’amour. »
C’est ce qu’écrit Christian Bobin, un poète français contemporain, dans son plus récent livre (Un bruit de balançoire, 2017, p. 18.)
Cela donne à l’écriture une noble mission, celle d’une prise de conscience, d’une élévation de la conscience, d’un éveil spirituel, pourrions-nous dire dans ce cas, « qui nous sort de la tombe de nos vies », puisque cet éveil fait « revenir dans nos veines le sang […] de l’amour ». Comme lorsque la couleur revient soudainement dans un film en noir et blanc.
Qu’est-ce qui anime les matériaux de la matière ? Le souffle de l’âme, le feu spirituel — puisqu’« animer » signifie que c’est l’âme (anima) qui met en mouvement la matière, qui y « met de la vie ».
Ce type d’écriture est une action de l’esprit qui apporte son influence sur la pensée terrestre et qui ainsi l’élève. Et le lecteur participe à son tour à ce travail, à cette action.
Cette écriture ne construit pas des mondes imaginaires. Au contraire, elle puise dans les plus petites choses de la vie pour y trouver des merveilles. Et elle apporte ainsi la paix intérieure, en nous faisant réaliser la proximité de cette grandeur que l’on recherche : qui a toujours été à nos côtés, derrière le petit voile posé sur nos yeux.
Il est posé à cette écriture trois exigences :
(1) celle de venir nous chercher où nous sommes ; pour cela, elle doit être simple, actuelle, accessible, lisible ;
(2) celle de nous élever, de nous « sortir de la tombe » ;
(3) celle de faire revenir la vie dans nos veines, par le sang de l’amour, d’un amour qui est lumière.
L’illumination, ce n’est pas d’être ailleurs, c’est d’ouvrir ses yeux à ce qui était déjà là, ici même, et qu’on ne voyait pas.
Cet émerveillement devant les petites choses, c’est notre premier amour, celui du tout petit enfant pour la vie qu’il découvre. Un premier amour à redécouvrir, un premier amour qui doit renaître sans cesse pour durer.
« C’est ma plus belle vie, écrire » (p. 32), dit l’auteur.
« Et par instants c’est l’ouverture du cœur à un autre monde dont je ne sais rien, sinon qu’il est mêlé à celui-ci comme l’air à la chevelure du saule pleureur » (p. 36).
Les jouets des mots
La poésie peut-elle être spirituelle ? Certainement, puisque tout ce que l’on touche peut être spiritualisé par notre vouloir. La poésie de Christian Bobin l’est sûrement. Mais il ne faut pas y voir une intention, un calcul. Elle l’est comme une manifestation de ce qu’est l’auteur, qui joue avec les mots comme s’ils étaient des jouets et qu’il était un tout petit enfant : avec émerveillement et avec amour.
Les jouets des mots, qui font de la musique et des images et qui ont plusieurs sens, comme dans une pièce qui aurait plusieurs portes. Des mots que l’on peut disposer à sa guise et qui révèlent des secrets, des sagesses, des morceaux de vécu. Beaux comme des pierres ou des plumes trouvées. Des plumes tombées du ciel et des pierres vieilles comme la Terre.
Les mots peuvent être sérieux, mais ils savent aussi jouer. Dans les textes de Christian Bobin, ils jouent comme des enfants dans la neige, mais avec la gravité et la légèreté d’un vieil enfant sage.
Ce sont de sages philosophes qui ont quitté des palais pour vivre dans des huttes, afin de mieux entendre et goûter la pluie, le clair de lune, la naissance des oiseaux et tout ce qui vient de là haut.
Pour tout cela qui nous est donné, il faut bien remercier.
Remercier
Au milieu de ce petit livre, Christian Bobin parle de mandarines qui ressemblent à des moines bouddhistes. « Je les aime », dit-il et puis ceci qui nous éclaire : « Ce que j’appelle aimer, c’est remercier pour une force donnée » (p. 48).
Remercier pour une force donnée, cela équivaut à une prière de gratitude qui, pour une fois, ne demande rien, si ce n’est de demeurer ainsi ouvert à cette abondance et à cette bienveillance, éblouissante et renversante.
Normand Charest pour les Publications du Graal