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Chronique

« La beauté formelle dont Tolstoï ne se soucie pas, il la trouve parfois en cours de route, et immanquablement à la fin de sa route, mais comme par inadvertance. Elle est donnée par surcroît à sa quête de vérité. »

C’est ce qu’écrit Boris de Schloezer dans la préface à sa traduction française de La Guerre et la Paix, le grand roman de Tolstoï (tome I, collection Folio n° 287, p. 12).

La beauté qui résulte de la recherche de la vérité, j’aime bien cette affirmation. Ce qui est vrai est beau et il faut chercher le vrai pour trouver la beauté.

Ce n’est pas l’emballage qui prime, mais bien le contenu ; ce n’est pas la beauté du corps qui prime, mais ce qui dure, ce qui se tient à l’intérieur et anime le corps et la pensée ; ce qui va s’améliorant au cours de toute notre vie : la bonté qui fait rayonner l’être du dedans.

Qui a dit : ce n’est pas la lampe qui compte, mais la lumière qu’elle donne, la lumière qui l’habite ? Ce qui est vrai pour l’emballage et pour la lampe l’est aussi pour nous, les humains.

Le traducteur parle d’une « quête de vérité » à propos de ce roman de Tolstoï, une immense fresque où l’auteur se contente de décrire avec minutie chaque détail et nous laisse libres de tirer nos propres conclusions.

On y voit d’abord la superficialité de la vie de la noblesse, de la « bonne société » du début du 19e siècle, en Russie et ailleurs en Europe. La vie de cour avec ses raffinements, ses manipulations, ses faussetés.

On y voit ensuite des jeunes hommes de la noblesse qui cherchent un sens à leur vie dans la guerre. Là aussi, ils pourront observer la fausseté, les injustices, les mensonges.

La beauté de cette œuvre est dans cette immense vue d’ensemble des vécus humains, des prises de conscience et du mûrissement possible à travers les souffrances et les joies.

La beauté du vrai se trouve ici dans le portrait fidèle de tous ces vécus, dans cette authenticité à laquelle il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Aucun embellissement, aucun superlatif, aucun jugement, aucune morale. Le lecteur en tirera ses propres conclusions.

Trouver un sens à sa vie

Dans ce même livre, le prince André, à la veille d’une grande bataille, rêve de gloire au champ d’honneur. Il est prêt à mourir pour cette gloire qui donnerait un sens à sa vie… mais seulement après sa mort ! Il est conscient de cette absurdité et pourtant, il se sait subjugué par ce désir :

« Et tout de même, je n’aspire qu’au triomphe sur ces gens-là, je ne tiens qu’à cette puissance mystérieuse, à cette gloire qui, ici, en ce moment même, plane au-dessus de moi dans ce brouillard ! » (p. 436)

Il est vaguement conscient des limites de son idéal, de sa fragilité et pourtant, il le préfère à la vie mondaine, pour lui vide de sens, qu’il vient de quitter.

Mais un peu plus loin dans le récit, on le voit blessé, presque mourant, étendu sur le champ de bataille après la défaite contre l’armée française :

« Il savait que c’était Napoléon, son héros, qui était là, mais Napoléon lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait maintenant entre son âme et le ciel si haut, infini, où couraient des nuages. […] il était simplement heureux […] qu’on le secourût, qu’on le fît revenir à la vie, cette vie qui lui semblait si belle, parce qu’à présent il la comprenait tout différemment. » (p. 479)

Ainsi, cette épreuve lui apporte finalement un éclairage nouveau et plus spirituel sur le sens de sa vie, qui dépasse le vague désir de gloire qui l’animait jusqu’alors. Mais était-ce vraiment la gloire qu’il recherchait ? N’était-ce pas plutôt une nostalgie spirituelle qui le poussait à aller plus en profondeur ?  

« Comme ce serait bien, songeait le prince André […] de savoir où chercher de l’aide en cette vie et ce qu’on peut attendre ensuite, au-delà du tombeau ! […] Rien, il n’y a rien de certain que le néant de tout ce que je comprends et la grandeur de quelque chose d’incompréhensible mais d’essentiel ! » (p. 482)

Ailleurs, la princesse Marie, sa sœur, cherche le bonheur dans l’obéissance, dans le sacrifice et dans l’oubli de soi. On la sent bonne, à la recherche de hautes valeurs, mais en même temps prisonnière de sa situation et de son dévouement à une cause qui n’est pas à la hauteur de son sacrifice.

Un autre personnage de bonne famille, héritier d’une grande fortune, succombe aux flatteries et à l’orgueil, alors qu’on le manipule pour obtenir ses biens. On le souhaiterait plus profond, plus éveillé, plus à même de résister aux mauvaises influences. Mais à sa manière, il dort.

Et puis il y a tous les êtres superficiels, bien nantis, qui s’étourdissent parce que toutes les jouissances matérielles leur sont permises. Dans cet étourdissement, ils se coupent complètement de leur conscience spirituelle. Leur âme dort et s’engourdit, au milieu du bruit qui les entoure. 

On sent que tout ce monde d’injustices et de privilèges mal utilisés ne va pas s’éterniser. À l’opposé, on sympathise avec ceux qui cherchent un sens plus profond à leur vie.

Et tout cela peint un tableau universel dans lequel nous pouvons nous reconnaître et reconnaître l’humanité avec ses faiblesses, ses errances et ses forces, à travers ce large assemblage d’expériences humaines. Un tableau universel qui nous touche, par delà les différences d’époque, de culture et de pays. 

Normand Charest pour les Publications du Graal 

messagedugraal.org

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