Une jeune Autochtone, ayant vécu son enfance en forêt, choisit d’étudier la botanique parce qu’elle se considère « une botaniste née ». Dans sa chambre s’accumulent des boîtes de semences et des herbiers de feuilles séchées.
Pour elle, et en accord avec ses traditions, les plantes sont des « médecines » et des « sœurs » qui peuvent nous parler, à leur façon.
Des savoirs tressés
Au moment de commencer ses études universitaires, elle choisit comme orientation la botanique, ce qui semble un choix logique, qui lui permettra de travailler avec les plantes qu’elle aime.
Lors de son inscription, on lui demande la raison de son choix. Ce qu’elle exprime simplement et avec franchise : « Je veux apprendre pourquoi les fleurs des asters et des verges d’or sont si belles lorsqu’elles poussent ensemble. » (Page 37.)
Elle sourit. Mais pas le conseiller, qui lui répond, en posant son crayon : « Mademoiselle, je dois vous dire que cela n’a rien de scientifique et que ce n’est pas le genre de choses qui intéresse les botanistes. Si vous voulez étudier la beauté, c’est en art que vous devriez vous inscrire. »
Malgré cela, la jeune fille sera quand même inscrite en botanique et pourra constater à quel point cette approche scientifique divise plutôt que d’unir. Alors que ce qui l’intéresse, c’est plutôt de trouver les fils qui unissent le monde (« the threads that connect the world », p. 42).
Elle sera éventuellement acceptée dans un des meilleurs programmes de botanique, grâce à une lettre de recommandation, qui comportait quand même cette étrange phrase : « She’s done remarkably well for an Indian girl. » (« Elle a réussi de manière remarquable, pour une jeune Indienne. »)
On a peine à s’imaginer comment une telle remarque pouvait encore être considérée comme acceptable, dans les années 1970 et à un niveau universitaire.
La « jeune Indienne », nommée Robin Wall Kimmerer (1953– ), obtiendra finalement un doctorat et un poste de professeur. Elle enseigne en ce moment à l’université de Syracuse, État de New York, en « biologie environnementale ».
Robin Wall Kimmerer raconte cette histoire dans un chapitre de son livre Braiding Sweetgrass (Tresser du foin d’odeur). Comme en une tresse, elle y croise intimement trois éléments : la sagesse autochtone, la connaissance scientifique et l’enseignement donné par les plantes elles-mêmes. *
Ce troisième point pouvant être illustré par cette remarque d’un guide autochtone qu’elle cite en page 43 : « J’ai appris le nom des plantes, mais il me reste à apprendre leurs chants. »
Les plantes « parlent »
Les plantes nous parlent, d’une certaine manière, ainsi que les animaux et les paysages, même s’ils utilisent une autre langue que celle des mots. Elles et ils nous parlent d’une réalité plus large, plus grande que celle offerte par les sens et les perceptions de l’intellect humain.
Il s’agit pour nous d’être à l’écoute de cela, de ces voix qui parlent et qui chantent, de la beauté qui n’est pas facultative, mais au contraire nécessaire, parce qu’elle va de pair avec ce qui est vrai et naturel.
La vie des plantes peut aussi nous servir de modèle et l’auteure nous en donne un bon exemple : celui d’une communauté d’arbres qui agissent pour le bien de l’ensemble et non pas pour un seul individu.
Ainsi, un arbre gravement attaqué par une invasion d’insectes ou une maladie « parlera » aux autres de son espèce en leur envoyant un message d’alarme, sous forme de molécules portées par l’air. Les autres arbres auront alors le temps de sécréter des substances pour combattre cette invasion annoncée.
La communication se fait aussi sous le sol au niveau des racines, qui agissent en collaboration avec le réseau mycélien, c’est-à-dire avec la partie souterraine des champignons qui prend la forme de longs filaments blancs.
Cette communauté des arbres nous offre un modèle de collaboration, et même parfois de sacrifice au profit de la communauté, comme c’est le cas pour le premier arbre attaqué, chez qui le dommage est déjà fait.
Les plantes collaborent en beauté
L’auteure aura-t-elle finalement trouvé une réponse scientifique à la question qu’elle se posait, au début de ses études universitaires : « Pourquoi les fleurs des asters et des verges d’or sont-elles si belles lorsqu’elles poussent ensemble ? »
Oui, et la voici : les deux couleurs complémentaires des asters et des verges d’or, le violet et le jaune, se stimulent mutuellement dans notre œil comme dans celui de l’abeille. Cela a pour effet de les rendre plus attirantes pour les abeilles, et ainsi d’assurer aux deux espèces une meilleure pollinisation.
En ce qui nous concerne, c’est de la beauté que nous ressentons devant cet agencement de couleurs, qui attire aussi notre regard. Puisque les couleurs correspondent en même temps à des longueurs d’onde et donc à de la musique, ces deux couleurs complémentaires produisent sûrement ensemble un très bel accord musical.
Dans la nature, l’union est nécessaire et profitable aux diverses parties concernées. De plus, la beauté et l’utilité s’y rejoignent et se complètent. Comme c’était le cas dans nos anciennes sociétés humaines, où la beauté servait au quotidien. On pense aux couvertures et aux poteries admirables qui sont exposées dans les musées — alors qu’elles sont remplacées, dans nos maisons actuelles, par des objets utilitaires industriels, impersonnels et souvent sans beauté.
Rendre la beauté pour la beauté reçue
« Ce mariage du violet et du jaune en septembre est un exemple de réciprocité. Sa sagesse nous montre que la beauté de l’un est illuminée par la radiation de l’autre. La science et l’art, la matière et l’esprit, le savoir autochtone et la science occidentale… peuvent-ils être, l’un pour l’autre, comme l’aster et la verge d’or ? Quand je suis en leur présence, la beauté me demande une réciprocité, me demande d’être la couleur complémentaire, afin de former quelque chose de beau en réponse à la beauté reçue. » (Braiding Sweetgrass, p. 47.)
Normand Charest pour les Publications du Graal
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* Robin Wall Kimmerer, Braiding Sweetgrass : Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge, and the Teachings of Plants, Milkweed Editions, Minneapolis, Minnesota, 2013. (Traduction libre des citations par NC.)