Dans son livre Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen (1941), on découvre le beau style ample de Stefan Zweig (1881-1942) qui demande de bien prendre son temps, c’est-à-dire de réfléchir en profondeur tout en lisant, et non pas de glisser avec légèreté comme on pourrait le faire sur un texte plus facile : un exercice salutaire pour le lecteur qui s’y prête.
Bientôt, l’effort porte ses fruits, nous entraîne et nous permet de partager des expériences vécues en d’autres lieux et en d’autres temps, ce qui est une des vertus de l’écriture et de la lecture. Et c’est bien ce qui nous manque aujourd’hui, cette capacité de « savoir prendre son temps », dans nos lectures comme dans beaucoup d’autres choses. Au contraire, combien de temps perdons-nous en nous précipitant ?
Pour aller vite, nous construisons des choses qui ne vont pas durer et que nous devrons défaire, avant d’en construire de nouvelles. Et en cela, nous ne parlons pas que de maisons, de bâtiments ou de routes, mais aussi de livres, de programme d’enseignement, d’institutions, de philosophies, d’unions, de projets, d’œuvres artistiques… et de recherche du sens profond de la vie, et donc de recherche de la vérité.
Dans son livre Le Monde d’hier, Stefan Zweig nous parle d’une époque opposée — la ville de Vienne de son enfance, d’avant 1914 — où l’on prenait trop son temps, où l’on voulait que rien ne change, une époque où l’on valorisait la vieillesse, dans laquelle on voyait l’expérience qui sécurisait, tout en se méfiant de la jeunesse, pleine de nouveautés perturbantes.
Pour se trouver du travail, les jeunes hommes d’alors vieillissaient leur apparence et leur démarche ; tout le contraire du monde d’aujourd’hui et de sa recherche d’une éternelle jeunesse, où l’on se débarrasse plutôt des employés vieillissants, susceptibles de coûter plus cher en assurances et en vacances.
Ce n’est bien évidemment pas cette ancienne lenteur que nous recherchons, ce conservatisme qui se rapproche d’un engourdissement, mais la bonne lenteur naturelle qui dilate le temps, qui élargit le moment présent et qui permet d’en faire plus dans ce présent plus grand.
Comme la différence entre rouler vite en voiture en ne voyant que les grands traits du paysage, et voyager à pied, à cheval ou à bicyclette en percevant, avec nos cinq sens et plus, une multitude de détails et de richesses comme nous ne pourrions jamais le faire en voiture.
Ce « prendre son temps » plein de sens représente un bel idéal, parfois difficile à réaliser, mais c’est aussi un outil inestimable à redécouvrir. Le temps d’observer, d’écouter et de découvrir des vérités cachées dans de petites choses.
Normand Charest pour les Publications du Graal