La créativité, la vie intérieure et le spirituel sont beaucoup plus reliés qu’on peut le croire ou l’admettre habituellement. Les peintres comme Kandinsky croyaient à la présence du Spirituel dans l’art (c’est le titre d’un de ses livres) et le journal d’Emily Carr nous en donne des exemples éloquents.
Emily Carr (1871-1945, Victoria, Colombie-Britannique) vivait dans une société traditionnelle qui ne prenait pas au sérieux sa manière de peindre trop libérale à son goût. Son journal – publié après sa mort – lui permettait d’exprimer des pensées qu’elle ne pouvait partager avec les gens de son entourage.
Voici ce qu’elle écrivait à propos d’un paysage des montagnes Rocheuses de sa Colombie-Britannique natale :
« J’aimerais, lorsque j’en aurai fini avec ce corps et que mon esprit sera libéré, flotter au-dessus de ces ravins et me nourrir de silence et d’émerveillement – aucune peur, aucun inconfort physique, que de l’espace et du silence… Quelque chose a parlé directement à mon âme, quelque chose de merveilleux, d’une grande puissance et qui n’est pas de ce monde. »
Si peu de personnes appréciaient son œuvre, là où elle vivait près de Vancouver, qu’elle cessa même de peindre pendant quinze ans, complètement découragée. Mais elle eut la chance un jour de rencontrer des peintres de l’est du Canada, le Groupe des Sept, qui l’encouragent à reprendre son travail très personnel, inspiré par les arbres géants de la côte ouest et les totems amérindiens, un art déjà en voie de disparition et dont elle voulait préserver la mémoire.
À propos des tableaux d’un de ces peintres qu’elle admirait et qui l’encourageait, elle écrivait :
« Ses œuvres parlent directement à mon âme… J’ai l’impression de pouvoir vraiment y entrer, non pas avec mon corps, mais avec mon esprit… Elles semblent m’appeler d’un autre monde, comme une réponse à une grande nostalgie. »
À propos de son œuvre, elle se demande :
« Qu’est-ce que je cherche, vraiment ?… Je ne le trouverai pas avant que cela jaillisse de mon être intime… Considère toute chose, animée ou inanimée, comme ton frère, comme ta sœur ; soit un avec tout ; en accomplissant cela, tu pourras arriver à peindre. En attendant, il te faut persévérer avec une grande ouverture, demeurer courageusement éveillée… observer sans cesse, prier sans cesse, beaucoup méditer et ne pas te faire de souci… Élimine ce qui est personnel et aspire au spirituel dans ta peinture… Tu n’es rien qu’un canal dans lequel ont peut verser cela qui est quelque chose, qui est tout. »
Il est clair que, pour elle, la peinture était d’abord un travail sur soi, un travail d’ordre spirituel. Un travail auquel elle a voulu consacrer toute sa vie, bien qu’elle n’ait pu en vivre et que la reconnaissance de son œuvre soit venue tardivement.
(Les citations d’Emily Carr sont tirées de son journal : Hundreds and Thousands, publié par Douglas & McIntyre, Vancouver, 2006, et ont été traduites en français par l’auteur de cette chronique.)
Normand Charest pour les Publications du Graal