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Chronique

Le poète et auteur-compositeur Leonard Cohen est décédé récemment, le 7 novembre 2016, et son corps a été inhumé à Montréal le 10 novembre. En guise d’hommage, nous reprenons aujourd’hui un article publié en 2008.

Les retrouvailles du poète et de sa ville natale

Après une absence qui avait paru longue à ceux qui l’aiment, Leonard Cohen offrit trois spectacles à Montréal, sa ville natale, à partir du 23 juin 2008. Nous n’avions jamais vu autant d’ovations debout, et cela dès son entrée en scène. C’était là de belles retrouvailles entre ce chanteur de réputation internationale et le public de la ville où il est né. Au moins deux articles de journaux parlaient d’ailleurs du « retour du fils prodigue », l’image biblique convenant bien à son œuvre.

Après ce spectacle « parfait », nous avons écouté les vieux albums du poète et nous l’avons trouvé bien meilleur en vieillissant, bien plus sage et bien plus riche, avec les mêmes chansons qu’il sait si bien renouveler. C’est une bonne chose, quand le présent est meilleur que le passé et lorsque les œuvres vivent d’une vie nouvelle.

Cohen est né à Montréal en 1934, dans une famille juive d’ascendance polonaise, et a publié son premier recueil de poésie en 1956 (Let Us Compare Mythologies). En plus de sa poésie, Cohen écrira deux romans, mais c’est surtout par ses chansons (son premier album paraît en 1967) qu’il sera connu et apprécié mondialement.

On voit des traces de Montréal dans ses œuvres de jeunesse : dans son premier recueil, il est question de Westmount, de la rue Sainte-Catherine, de la rue de la Montagne, des vieux vagabonds dormant sur les bancs de parcs, parlant « toutes les langues de Montréal », des secrétaires de la Sun Life, des tramways et des religieuses, noires et effrayantes pour le petit garçon juif qu’il était. Dans sa chanson Suzanne (1967) aussi, qui le mène près du fleuve et du vieux port (« Our Lady of the Harbour ») où l’on retrouve les thés et les oranges venus de la Chine lointaine.

L’imagerie biblique

Mais l’imagerie biblique domine dans son œuvre, offrant un contraste fertile avec le cadre moderne où elle s’insère, tout comme dans les tableaux de Chagall, le peintre d’origine juive et russe.

Le poète peut être un messager, un passeur d’images venues d’en-haut, mais il est aussi le reflet de son époque et de sa société. Et cette opposition entre l’appel au sacré et le « monde d’en bas », entre la lumière et l’ombre, est particulièrement présente dans l’œuvre de Cohen.

« It is all around me, the darkness. You are my only shield. Your name is my only light. » Les ténèbres m’entourent, écrit-il dans The Book of Mercy. Tu es mon seul bouclier. Ton nom est ma seule lumière.

Le terme Babylone revient souvent, avec sa symbolique bien connue de chute dans les passions, comme dans cette chanson qui emprunte son thème à un psaume – « By the rivers dark / I wandered on. / I lived my life / in Babylon. / And I did forget / My holy song : / And I had no strength / In Babylon… » – où l’on voit le poète errer le long des sombres rivières de Babylone (Montréal aussi est entourée d’un fleuve et d’une rivière), où on le voit oublier son chant sacré, et où il perd la force qui en provenait.

Dans The Book of Mercy, composé de proses poétiques que certains ont qualifié de psaumes, Cohen s’approche encore plus des thèmes bibliques. « Do not let the words be mine, but change them into truth… Lift me up to the wrestling of faith. » (Ne laisse pas ces paroles être miennes, mais change-les en vérité… Élève-moi vers le combat de la foi.) On ne peut s’empêcher de voir dans ce combat celui de Jacob avec l’ange, que Chagall a aussi illustré.

Et il écrit encore dans ces proses : J’ai perdu mon chemin, j’ai oublié d’appeler Ton nom… Béni soit Celui qui attend dans le cœur du voyageur que celui-ci se tourne vers Lui. (« I lost my way, I forgot to call on your name… Blessed is the one who waits in the traveller’s heart for his turning. »)

Sa chanson If It Be Your Will est une véritable prière, et c’est ainsi que le public l’écoutait en un silence parfait, ce lundi soir du 23 juin 2008 à Montréal. Une prière qui nous menait vers les hauteurs : « If it be your will / that I speak no more, / and my voice be still / as it was before; / I will speak no more, / I shall abide until / I am spoken for… » Le poète habitant le silence, en ce lieu où poésie et prière se confondent. Si c’est Ta volonté que je ne parle plus… Mais si Tu souhaites au contraire que ma voix s’élève à nouveau dans la vérité (« that a voice be true »), je chanterai Tes louanges…

Et on trouve ici encore le contraste entre les mondes d’en-haut et ceux d’en bas, comme sur cette Terre telle qu’elle est devenue : Si c’est Ta volonté, que Ta compassion s’épanche sur ces cœurs qui brûlent en enfer (« Let your mercy spill / on all these burning hearts in hell ») ; si c’est Ta volonté de nous rapprocher de Toi, tous Tes enfants ici-bas, dans leurs haillons de lumière (« in their rags of light »)… Tous ces esprits d’origine lumineuse que nous sommes, maintenant si éloignés de leurs origines…

Chez Cohen, l’homme s’adresse à son Créateur comme le faisaient les ancêtres bibliques, directement et en assumant tous leurs défauts, toutes leurs faiblesses, toutes leurs imperfections. Comme dans cette autre chanson : « Forget your perfect offering. There is a crack in everything. That’s how the light gets in » (Anthem). Oublie ton offrande parfaite, on trouve une faille en toute chose, c’est ainsi qu’entre la lumière.

Les recherches spirituelles de Cohen semblent l’avoir mené vers une plus grande paix intérieure. Vers l’humilité et l’amour des autres, comme on pouvait le constater en spectacle ce soir-là. Et tout demeure encore parfaitement « biblique » dans son œuvre, malgré le fait qu’il ait puisé abondamment à des sources bouddhistes.

Saluons donc l’authenticité de ce poète né à Montréal, portant simplement ses origines hébraïques, cet héritage qui a influencé une bonne partie du monde, dont les deux autres dépositaires du Livre et de la croyance en un Dieu unique, les chrétiens et les musulmans. Saluons l’authenticité de cet homme imparfait, reflétant le monde tel qu’il est de nos jours, avec ses failles et les rayons de lumière qui y pénètrent encore.

Si ces chansons nous ont touchés, c’est sûrement parce qu’elles ont accompagné les années de notre jeunesse emplie de questionnements, et que nous y retrouvions des richesses certaines, mêlées à d’autres étrangetés. Car les arts et la poésie ont ceci de particulier qu’on n’y trouve que ce qu’on y cherche. Comme si, placés devant une série de portes, nous avions le choix de n’ouvrir que celles qui nous conviennent. Ce monde est un bazar dans lequel il nous faut constamment choisir, et trouver des joyaux parmi la pacotille.

Mais c’est bien au présent que nous vivons, et le Cohen de ce soir de spectacle en juin 2008, à Montréal, nous plaît davantage que celui d’hier. « The birds they sang / at the break of day / Start again,/ I heard them say, / Don’t dwell on what / has passed away / or what is yet to be » (Anthem). Ne t’attarde pas à ce qui fut ou à ce qui sera…

Tandis que Cohen continue à écrire : il n’en a pas le choix, attaché comme il l’est à sa table de travail, retenu là par vingt-sept anges, dans la Tour du Chant où habitent et travaillent les poètes : « I was born like this, I had no choice. / I was born with the gift of a golden voice,/ and twenty-seven angels from the great beyond, / they tied me to this table right here in the tower of song » (The Tower of Song).

Normand Charest pour les Publications du Graal

http://messagedugraal.org 

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