Le monde s’est-il créé tout seul ? C’est la question que Patrice Van Eersel a posée à quelques grands scientifiques, et le résultat de ses entrevues a été publié dans un livre portant ce titre (Livre de Poche, 2010).
Des découvertes récentes, y apprend-on, semblent confirmer la théorie du Big Bang, selon laquelle tout l’univers – espace, temps, matière et énergie – aurait jailli il y a quelque 14 milliards d’années d’un seul point minuscule.
Avant cet instant, rien n’aurait existé, ou en tout cas rien de vérifiable par la science. Mais invérifiable et inexistant ne sont pas synonymes.
Parmi les hommes de science interviewés, certains réfutent l’existence d’un avant, mais d’autres montrent une ouverture au spirituel.
Science et la spiritualité sont-elles compatibles ?
L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan est de ceux que la spiritualité intéresse : « Toutes les civilisations ont cette recherche en commun », nous dit-il, « tous les vestiges du passé le plus lointain nous offrent les manifestations d’une quête de la transcendance. »
« Je pense qu’il faut parier, comme Pascal, sur l’existence d’un principe créateur… C’est un pari métaphysique de ma part. Ma réponse est plus d’ordre intuitif et émotionnel que rationnel… La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, constitue une fenêtre complémentaire à la science pour contempler la réalité. »
Selon le biologiste Albert Jacquard, le temps n’existant pas avant le Big Bang, il ne peut pas y avoir d’« avant ». Sans avant, il n’y a donc ni création ni créateur. Ce qui est une façon de ne pas répondre à la question.
À la question de la création du monde, le botaniste Jean-Marie Pelt répond clairement qu’on ne peut donner un sens à l’univers de manière scientifique. « Maintenant, si j’introduis l’idée d’une volonté créatrice, je parle alors de mes convictions spirituelles et c’est tout à fait autre chose. »
Ce qu’il déplore, par contre, chez certains scientifiques, c’est « un rationalisme exacerbé, où l’on considère qu’être croyant, c’est automatiquement être obscurantiste ». Il regrette aussi qu’on n’utilise pas assez l’intuition de nos jours, elle qui est pourtant essentielle à la science. En effet, les grandes découvertes ne sont pas le fruit de l’analyse, mais d’« intuitions extrêmement fortes » dans le cas de Newton et par « une sorte de révélation » en images pour Einstein.
C’est vrai aussi qu’il y a de l’auto-organisation dans l’univers, dit-il encore, mais cela n’explique pas tout et il subsiste toujours une part de mystère, parce que les limites de l’homme l’empêchent de comprendre l’illimité. « Il ne faut pas s’imaginer qu’on peut se mettre l’infini dans la poche », nous dit-il en utilisant une image saisissante. « On peut juste l’effleurer. »
Le monde est construit sur l’amour, sur la collaboration, conclut-il, et pas seulement sur la compétition. Car tout repose sur l’attraction d’éléments qui, en s’unissant, produisent des associations de plus en plus complexes, comme dans la progression qui va des particules élémentaires aux atomes, puis aux molécules, aux cellules, aux tissus, aux organes, aux organismes, aux sociétés…
Finalement, nous empruntons au médecin et philosophe Henri Atlan les paroles suivantes, qui concluent notre tour d’horizon : « Je ne pense pas que ce soit la fonction de la science que d’enchanter le monde – ni de le désenchanter d’ailleurs… Et toutes les théories que l’on peut tenir sur les origines de la vie demeurent spéculatives… Certains domaines échapperont peut-être toujours à la méthode scientifique. »
Que pouvons-nous retenir de ces propos ? D’abord, que le domaine de la science se limite à la matière, ce que chaque homme de science affirme très clairement. Tout ce que nos sens peuvent percevoir appartient à la matière, même avec l’aide de tous les outils que l’on pourra inventer pour nous aider en ce sens. L’intellect lui-même n’est qu’un produit de notre cerveau matériel. Donc, logiquement… tout ce qui dépasse la matière dépasse aussi l’intellect !
Jean-Marie Pelt a souligné le rôle déterminant de l’intuition dans les découvertes scientifiques. Or, l’intuition ne fonctionne pas par analyse fastidieuse de données, fusse avec l’aide de puissants ordinateurs, mais bénéficie plutôt d’un lien avec notre conscience supérieure, notre moi d’origine spirituelle. Cette conscience spirituelle nous donne accès à des notions que nous percevons en images, comme c’était le cas pour Einstein.
Une vision spirituelle du monde
Notre intellect terrestre ne nous permet pas de voir plus loin que la matière. Seule l’intuition, qui nous relie à notre moi spirituel, peut nous permettre de ressentir ce qui existe au-dessus de celle-ci – ce qui existait avant le Big Bang qui aurait pris place il y a quelque 14 milliards d’années… Un temps à peine concevable pour notre intelligence terrestre – tout en étant apparemment peu de choses à l’horloge cosmique !
Sur un site Internet où il est question du Big Bang, un internaute anonyme offre ce commentaire :
« Et puisque la matière et l’énergie entrent dans la même équation, est-il si fou que çà de penser que la matière est un état de l’énergie ? Une simple cristallisation ? Alors au-delà de toute apparence, il n’y aurait que l’énergie comme réalité ultime. »
Il réfère ici à l’équation d’Einstein : E = MC2, selon laquelle la matière (M) est énergie (E). Cette façon de voir les choses, scientifiquement acceptable, devrait aussi ouvrir la porte à la reconnaissance de l’existence d’une origine première à cette énergie qui, logiquement, doit bien jaillir de quelque part…
Normand Charest pour les Publications du Graal