Le jeudi 6 novembre 2014
Pour un Québec prospère, des institutions publiques régionales fortes
Publié
le 04 novembre 2014
Le contexte budgétaire
est préoccupant. Le programme de coupes, dit d’«optimisation», annoncé par le
gouvernement Couillard, l’est tout autant. Nul ne peut nier l’évidente
nécessité de traiter la question de l’endettement de l’État québécois mais,
comme le diable est dans les détails, le malaise est dans les moyens.
Pour l’heure, nos
institutions publiques régionales et leur personnel sont la cible de ce
programme d’austérité. Dans le discours dominant, on oppose de façon
simpliste les employés de l’État à l’image de l’entrepreneur gagnant qui,
lui, réussirait grâce à sa détermination, son courage, sa passion, bref un
ensemble de qualités personnelles que ne posséderait pas le fonctionnaire
blasé et déconnecté de la réalité. Pour le gouvernement libéral, le projet de
réduire la fonction publique vise donc à lever les barrières aux efforts des
femmes et hommes valeureux que sont les entrepreneurs.
Mais une telle
conception du rôle de nos institutions et du travail des entrepreneurs est
plus que dépassée. Elle relève d’un imaginaire ancien qui ne saisit pas (ou
refuse de le faire!) le système beaucoup plus complexe dans lequel
s’inscrivent ces deux figures nécessaires de l’économie de marché.
Certes, l’entreprise
privée est un acteur incontournable mais, comme l’ont montré nombre de
travaux scientifiques, sa réussite dépend des ressources qu’elle doit trouver
dans son milieu : naturelles, humaines, financières, culturelles.
L’entreprise ne s’épanouit pas dans le désert. Au 19e siècle, l’économiste
Alfred Marshall parlait en termes d’«atmosphère» pour expliquer l’esprit de
ces lieux où florissaient les entreprises. Aujourd’hui, les concepts de
système productif régional, de milieu innovateur et de région apprenante nous
servent à mieux comprendre ces liens d’interdépendance entre l’entreprise et
son territoire. Les recherches ont permis de mieux comprendre comment ces
relations se structurent autour de rapports complexes liant compétition et
collaboration. Elles ont également mis en évidence le rôle majeur que jouent
les institutions publiques. Les organisations de recherche et développement,
les agences de soutien, les organismes de financement, comme les instances de
gouvernance et de surveillance définissant les règles à respecter par les
différents joueurs, tous contribuent à créer un environnement régulé et
stable, qui nourrit les projets d’entreprises et diminue les incertitudes. En
d’autres termes, ils participent à ce contexte favorable à l’investissement…
Plus largement, on
parlera donc des «régions qui gagnent» comme étant celles où les différents
acteurs, publics et privés, auront réussi à coordonner leurs efforts vers des
projets communs, le premier étant le développement pérenne du milieu de vie
qu’ils partagent. C’est en ce sens qu’aujourd’hui on insiste sur l’idée que
le développement doit être vu comme un processus, un processus exigeant porté
par des acteurs variés issus des sphères tant publique que privée,
associative ou citoyenne. De leur travail conjoint émergent des rapports
d’interconnaissances, de nouvelles connaissances, des arrangements et des
conventions. Lorsque ceux-ci font défaut, il y a dysfonctionnement et
l’économie en souffre. On n’a qu’à penser à l’insertion contestée des
activités d’extraction d’hydrocarbures au Québec, expliquée en partie par le
manque de confiance vis à vis des institutions publiques censées réguler
l’industrie. Ce sont donc aussi ces facteurs immatériels, et non moins
essentiels, que génèrent les institutions dans le temps long.
En ce sens, les
directions régionales des ministères, Agences de santé, Conférences
régionales des élus (CRÉ), Centres locaux de développement (CLD) et autres
instances publiques de planification sont des joueurs de premiers plans pour
la réussite du Québec. Abolir les postes dans cette administration publique
régionale, quand ce n’est pas l’institution complète, apparaît une visée à
courte vue. C’est nier leur rôle dynamique et constructif dans les processus
de développement. C’est nier qu’elles sont des acteurs de changement
essentiel, porteurs d’expertises, de mémoire et de savoirs, qui permet entre
autres d’ajuster des programmes nationaux aux spécificités des territoires
d’intervention. Les CRÉ sont entre autres un des rares espaces communs où les
différents acteurs peuvent se coordonner et faire en sorte que les actions
convergent vers de mêmes visées. On évite ainsi des dédoublements, des
contradictions, bref, des pertes d’énergie et de ressources. En somme, abolir
nos institutions publiques régionales, c’est détruire une ressource stratégique
pour le développement des régions du Québec, que l’on aura mis des années à
construire.
De fait, couper dans nos
institutions, par le biais des programmes, permet au gouvernement de faire
entrer non pas un mais bien deux éléphants dans la pièce. D’abord l’État « minceur »,
puis l’État (re)centralisé. Avec une telle
orientation allant à l’encontre de demandes historiques fondamentales, on se
prépare des lendemains qui déchantent. Car s’il y a une ligne de fond claire
qui se dégage des nombreuses mobilisations territoriales observées autour de
l’exploitation des ressources et de l’occupation du territoire c’est bien une
demande pour plus d’État et pour un État « autrement » : fort
d’expertises internes, indépendant des grands intérêts économiques à courte
vue, et donc apte à réguler le développement des territoires, bref un État
responsable du bien commun. On est bien loin d’un appel à un État « minceur »
et centralisé!
Alors qu’on a lentement
construit une société québécoise capable de reconnaître et de combattre les
disparités régionales dès la Révolution tranquille – faut-il rappeler la
grande époque de la planification régionale avec le BAEQ (Bureau
d’Aménagement de l’Est du Québec), de l’OPDQ (Office de planification et de
développement du Québec), des ministres régionaux, d’un ministère entièrement
dédié aux régions – l’actuel gouvernement achève une longue et sourde besogne
de déstructuration de l’action publique territoriale qui a fait ses preuves
ici et ailleurs. Exit la décentralisation administrative, exit la
régionalisation, exit le développement régional lui-même. On peut certes
discuter de l’«efficacité» des structures, mais penser réussir une mission sans des
institutions publiques régionales fortes, c’est de la pensée magique.
Professeurs, membres du
Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT)
Marie-José
Fortin, Chaire du Canada en développement régional et territorial, UQAR
Bruno
Jean, Chaire du Canada en développement rural, UQAR
Marco
Alberio, UQAR
Raymond
Beaudry, UQAR
Serge
Belley, ÉNAP
Yves
Bergeron, UQAT
Geneviève
Brisson, U. Laval
Mathieu
Charron, UQO
Guy
Chiasson, UQO
Omer
Chouinard, U. de Moncton
Alexandre
Couture-Gagnon, ÉNAP
Augustin
Épenda, UQAT
Maude
Flamand-Hubert, UQAR
Yann
Fournis, UQAR
Christiane
Gagnon, UQAC
Mario
Gauthier, UQO
Emmanuel
Guy, UQAR
Mario
Handfield, UQAR
Fernand
Harvey, INRS
André
Joyal, UQTR
Danielle
Lafontaine, UQAR
Dominic
Lapointe, UQAM
Patrice
Leblanc, UQAT
Nathalie
Lewis, UQAR
Patrick
Mundler, U. Laval
Steve
Plante, UQAR
Marie-Claude
Prémont, ÉNAP
Martin
Robitaille, UQO
Diane
Saint-Pierre, INRS
Richard
Shearmur, U. McGill
Majella
Simard, U. de Moncton
Martin
Simard, UQAC
Fabrice
Thuriot, U. de Reims
Autres professeurs en
développement territorial
Cedric
Brunelle, U. Memorial
Mario
Carrier, U. Laval
Jean-Marc
Fontan, CRISES/UQAM
Juan-Luis
Klein, CRISES/UQAM
Pierre-André
Julien, UQTR
François
L’Italien, IRÉC
Pierre-André
Tremblay, UQAR
Paul
Y. Villeneuve, U. Laval
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