Le vendredi 5 septembre 2014
La crise du logement vue par la Rue des Femmes
LETTRE OUVERTE DE LÉONIE COUTURE,
FONDATRICE ET DIRECTRICE GÉNÉRALE DE LA RUE DES
FEMMES
LA CRISE DU LOGEMENT VUE PAR LA RUE DES
FEMMES
L’état d’itinérance est sur le
devant de l’actualité depuis quelques mois. Le gouvernement du Québec a
promis un plan d’action pour faire suite à la Politique de lutte à
l’itinérance adoptée l’hiver dernier. Le maire Coderre en fait une des
priorités de son mandat. Les grands journaux publient des articles
régulièrement sur le sujet. Tous ces acteurs désignent unanimement la
crise du logement comme l’enjeu central et la principale responsable de
l’augmentation dramatique du nombre de personnes en état d’itinérance.
Incontestablement, les refuges et maisons d’hébergement pour
personnes en état d’itinérance sont pleins. À La rue des Femmes, depuis
2008, le nombre de femmes qui bénéficient annuellement de nos services et
soins a augmenté de 81 %. Le nombre de refus d’hébergement d’urgence
pour manque de place a quant à lui augmenté de 135 % ! La situation devient
intenable.
L’offre de logement ne répond plus aux besoins des
plus démuni.e.s. Tous les HLM (à 25 % du revenu) sont occupés avec des
listes d’attentes interminables. Quant aux logements dits « abordables »,
ils sont inabordables pour une personne seule bénéficiant du programme
d’aide sociale, puisque les loyers demandés équivalent au montant minimal
de l’aide sociale.
Il y a encore quelques années, ces
personnes pouvaient se tourner vers les refuges. Certes, elles y restaient
alors une nuit par-ci, une nuit par-là, sans aucune stabilité, prises dans
un « tourniquet » dont La rue des Femmes n’a eu de cesse de dénoncer
l’inefficacité pour sortir de la rue. Mais aujourd’hui, le tourniquet ne
tourne plus. Même les refuges ne suffisent plus et l’hébergement
d’urgence devient presque un « luxe ».
À la Maison Olga, le
centre de jour connaît des niveaux de fréquentation « historiques » et la
concurrence entre les femmes pour obtenir un lit déclenche de plus en plus
de crises. Les travailleuses peinent à soulager leur détresse et contenir
leur désespoir.
Pourtant, la réalité est plus complexe qu’il
n’y paraît. La dégradation de la situation économique pousse sans cesse
de nouvelles personnes à la rue. La rue des Femmes accueille désormais des
personnes en emploi mais pour qui la précarité soudaine a précipité la
perte de leur santé relationnelle, ce qui les a entraînées dans l’état
d’itinérance.
Jusqu’à quel point laissera-t-on la situation
se détériorer avant d’agir? La rue des Femmes ne peut plus taire sa
profonde inquiétude et son grave malaise pour celles, de plus en plus
nombreuses, qui dorment dehors, dans leur entrepôt, au fond d’une ruelle,
cachées dans un parc, ou qui doivent négocier leur corps contre une nuit
sur un sofa… Où iront-elles quand l’hiver arrivera? Qui les accueillera?
Qui s’en souciera? Elles sont très malades, elles ont tout perdu et sont
loin d’être en état pour trouver un travail et une vie normale…
Les femmes qui viennent à nous sont de plus en plus désespérées
et, abandonnées, ne savent plus vers qui se tourner pour obtenir de
l’aide. Cette détresse les enfonce chaque jour un peu plus dans l’état
de déconnexion et d’exclusion qui caractérise l’état d’itinérance.
Pour répondre à la complexité de la situation et soulager le désespoir de
ces personnes, trois axes doivent être suivis.
Premièrement, il
est impératif d’offrir un toit aux personnes sans abri pour être
protégées et soignées, donc d’ouvrir immédiatement de nouvelles places
d’urgence. La rue des Femmes s’y emploie avec sa 3ème maison qui offrira
dès l’hiver prochain 10 lits et un centre de jour de 30 places.
Deuxièmement, la mise à disposition de logements réellement abordables,
pérennes et diversifiés devrait briser le cercle vicieux dans lequel les
personnes qui peuvent vivre en logement autonome sont actuellement
enfermées, et ainsi désengorger les refuges et les centres de soins et de
reconstruction de soi.
Cependant, nous ne pouvons pas nous
arrêter là pour remédier à cette situation. Le troisième axe prioritaire
doit en effet être de développer une offre de logements adaptés, tels que
des maisons de chambres ou des foyers de groupe supervisés pour celles et
ceux dont le retour en logement autonome est impossible en raison de la
permanence de graves handicaps relationnels et mentaux et leur besoin d’un
accompagnement quotidien.
La perte de la santé relationnelle
jusqu’à l’état d’itinérance est un phénomène complexe auquel il
faut apporter des réponses ciblées. Il ne suffit pas de mettre un toit sur
la tête d’une personne. Encore faut-il que ce logement soit adapté à ses
besoins pour briser son isolement et que ses blessures relationnelles soient
soignées. La sortie de l’état d’itinérance repose sur le
recouvrement d’une santé relationnelle satisfaisante, seul gage de
réintégration réelle à une vie normale.
Léonie Couture,
C.Q.
– 30 –
Pour questions ou demande d’entrevues, veuillez contacter Manuel
Harauchamps, responsable des communications et du financement :
- Tél. : 514 284-9665
- Courriel : mharauchamps@laruedesfemmes.
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