Le lundi 13 décembre 2010
Le militarisme : un frein à l’élimination de la violence envers les femmes
1er décembre 2010
Nous assistons présentement à une montée importante du militarisme au
Canada. Pensons seulement à l’augmentation fulgurante des budgets
militaires, à l’achat d’avions F35 au coût de 16 milliards $, à la
nouvelle politique extérieure qui incite le Canada à participer à des
guerres offensives, au déploiement de la plus importante campagne de
recrutement depuis la Deuxième Guerre mondiale, notamment auprès des
jeunes, et à la présence de soldats dans des événements sportifs.
Le militarisme est un système politique qui s’appuie sur la prédominance
militaire et sur l’exaltation de l’armée et de ses valeurs
traditionnelles. C’est une « idéologie qui engendre une culture de la
peur et justifie et favorise la violence, l’agression ou les
interventions militaires pour régler des différends et imposer certains
intérêts économiques et politiques. Il s’agit d’une psychologie qui a
souvent des conséquences graves pour la sécurité réelle des femmes et de
la société dans son ensemble. (…) Ne pas contester les façons de penser
militaristes revient à perpétuer et privilégier certaines formes de
masculinité, à maintenir fermement en place les rapports de force
hiérarchiques et inégaux au niveau mondial, à accorder l’impunité aux
auteurs de violence contre les femmes en temps de guerre… »1.
L’institution militaire contribue, de différentes façons, à former de
jeunes hommes afin qu’ils occupent une place dominante dans les rapports
sociaux de sexe. L’armée peut être considérée comme l’une des
organisations patriarcales les plus importantes dans toutes les sociétés
et l’une des plus révélatrices des rapports sociaux inégaux qui
caractérisent les rapports hommes-femmes : hiérarchisation du pouvoir,
culte et domination du « chef », obéissance aveugle, violence physique,
absence d’esprit critique, cercle fermé des « boys », etc. S’il est vrai
que les femmes s’y investissent davantage, la culture militaire reste
largement inchangée et parfois même dangereuse pour les femmes.
De la violence de la guerre à la violence envers les femmes…
Des reportages au Canada et aux États-Unis font état des nombreux cas de
violence conjugale et d’agressions sexuelles commises par certains
soldats qui reviennent de l’Afghanistan ou de l’Iraq2.
En temps de paix, la violence par des membres des forces armées est
élevée mais en temps de guerre, cette violence envers les femmes
augmente de manière fulgurante. Selon une politicienne des États-Unis,
une soldate en Iraq risque davantage d’être violée par un collègue que
d’être tuée par un tir ennemi. De plus, cette violence s’exerce dans une
certaine culture de l’impunité et de la banalisation par les
responsables des forces armées alors que les accusés sont rarement
traduits en justice.
La violence envers les femmes fait partie de la guerre elle-même. En
temps de guerre, le corps des femmes devient souvent un territoire
occupé qu’on s’approprie au même titre que la terre. Ainsi, depuis
l’Antiquité, le viol des femmes fait partie intégrante de la guerre. Les
femmes ont été tour à tour considérées comme « butin de guerre », «
monnaie d’échange », « repos du guerrier », « champ de bataille »», leur
corps étant identifié au sol ennemi.
Pour emprunter les mots du major-général Patrick Cammaert, ancien
commandant adjoint de la force onusienne en République démocratique du
Congo, « il est désormais plus dangereux d’être une femme qu’un soldat
dans les guerres modernes ». Selon Amnistie internationale, le
pourcentage de femmes qui meurent dans des conflits armés est passé de 5
% durant la Première Guerre mondiale à 50 % durant la Deuxième Guerre
mondiale et à près de 80 % dans les guerres des années 1990.
Non à la militarisation! Non à la prolongation!
Nous nous portons à faux contre la militarisation accrue des politiques canadiennes et le maintien des troupes en Afghanistan.
Rappelons qu’en vertu du droit international, une guerre ne peut être
déclenchée qu’en dernier ressort quand toutes les voies pacifiques ont
été explorées. Elle doit poursuivre un « objectif politique atteignable »
et ne doit pas entraîner de maux plus graves que ceux qu’elle veut
contrer. Enfin, les accords de paix doivent être négociés, les femmes
devant être partie prenante de ces négociations, afin que la victoire ne
puisse engendrer de trop grandes frustrations de la part des parties
adverses, frustrations susceptibles d’engendrer un autre conflit. La
guerre en Afghanistan ne répond pas à ces critères.
Nous ne voulons pas d’un changement de mission de l’armée canadienne en
Afghanistan. Nous croyons plutôt que nous devrions soutenir les groupes
de femmes afghanes qui luttent à la fois contre le fondamentalisme
religieux et contre l’occupation étrangère, ainsi que les groupes de
défense des droits humains qui travaillent pour la démocratie et le
droit à l’autodétermination du peuple afghan. Dans ce scénario, la
violence ne cessera pas du jour au lendemain et, comme partout, la lutte
des femmes pour l’égalité sera longue. Mais c’est la seule voie pour un
changement durable. La démocratie, la liberté et l’égalité ne
s’exportent pas avec des chars d’assaut et des avions de combat
militaires. Ceux-ci ne peuvent que semer la violence.
Martine Éloy, membre du Comité des 12 jours pour l’élimination de la violence envers les femmes
Alexa Conradi, présidente de la Fédération des femmes du Québec et membre du Comité des 12 jours pour l’élimination de la violence envers les femmes
1Center for Women’s Global Leadership, « Structures of Violence: Defining the Intersections of Militarism and Violence Against Women », http://16dayscwgl.rutgers.edu/2010-campaign/theme-announcement.
2La Presse Canadienne : « De nombreux cas de violence conjugale au sein des Forces canadiennes », 18 juillet 2010, http://www.cyberpresse.ca/actualites/dossiers/le-canada-en-afghanistan/201007/18/01-4299255-de-nombreux-cas-de-violence-conjugale-au-sein-des-forces-canadiennes.php.
Time : « Sexual Assaults on Female Soldiers : Don’t Ask, Don’t Tell », 8 mars 2010, Nancy Gibbs, http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1968110,00.html.
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