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Chronique

Eurêka! Art et dialogue interculturel vous propose ici une chronique
de Mehdi Nabti; artiste, musicien et collaborateur régulier sur de
nombreux projets de l’organisme.


 

Comment élaborer des projets artistiques? En étant créatifs!


Être créatif c’est savoir appréhender ses propres limites (physiques,
intellectuelles) ou celles imposées par l’environnement (nature,
culture, société) afin de les déjouer, de les dépasser, de les rendre
obsolètes. De Pythagore à Nikola Tesla, l’histoire de l’humanité est
parsemée d’êtres créatifs qui élèvent l’Homme au-delà de sa condition
primaire. Dans l’histoire récente de la musique créative (toujours selon
l’idée de savoir négocier avec ses limites), de nombreux musiciens (de
John Coltrane à Bela Bartok en passant par Olivier Messiaen) ont, selon
leurs propres dires, toujours tenté de trouver des moyens de passer
outre les limitations immédiates pour exprimer leurs idées.


Des constantes incontournables dans la création musicale


En tentant de négocier avec leurs limites, ces grands artistes ont
découvert des constantes incontournables dans la création musicale déjà
présentes dans les œuvres d’illustres prédécesseurs (Bach, Mozart etc.) :
le rythme et les proportions. Bien entendu certains d’entre eux les
manipulent de façon instinctive, d’autres de manière largement
théorisée, en des lieux et à des époques différentes. Ces artistes à la
stature de titans sont des bornes, des phares qui guident le musicien
plus jeune tout au long de son parcours. Je laisse au lecteur le soin de
découvrir comment Olivier Messiaen intègre le rythme des chants
d’oiseaux dans sa musique, comment Bela Bartok utilise le nombre d’or
dans ses quatuors à cordes ou comment John Coltrane se sert de
mouvements symétriques dans ses compositions.


Suivre l’exemple des Grands


J’ai consciemment suivit leur exemple très tôt dans mon parcours
musical. Né à la fin des années 1970 à Paris (France) de parents
berbères originaires de Bejaia (Algérie), j’ai toujours été un mordu de
jazz, de soul, de funk et de musique classique européenne. Mais voila,
je ne suis pas un musicien de jazz New-Yorkais des années 1950, ni un
funky-man des années 1970, ni un chef d’orchestre autrichien du 17ème
siècle. N’ayant jamais voulu me complaire publiquement dans le
formalisme esthétique (jouer « à la manière de ») excepté lors de mes
études académiques, j’ai décidé à 23 ans de suivre l’exemple de Bela
Bartok, à savoir me détourner du mainstream musical dominant pour une
recherche d’immersion sur le terrain. Dans mon cas, ce fut les musiques
de transe au Maroc, lors d’une recherche de plus de 4 ans au sein des
confréries Aissawa et Hamadcha. Auprès de dizaine de musiciens soufis,
en jouant avec eux dans différents contextes (cérémonies, concerts,
rencontres musicales interculturelles) je me suis tout particulièrement
intéressé aux formes rythmiques, aux structures, aux modes de jeux, aux
techniques et aux proportions présentes dans ces rythmes et ces mélodies
folkloriques.


Des techniques musicales avant-gardistes de plus de 2000 ans


Ces vieilles musiques rituelles de tradition orale nord-africaine
seraient historiquement issues, semble-t-il, de l’antiquité grecque et
du culte de Dionysos. J’étais très surpris, en les notant et en les
codifiant, de relever des techniques musicales vraiment avant-gardistes,
dignes des compositeurs postmodernes : utilisation de la symétrie, des
proportions irrégulières, des palindromes, des rythmes complémentaires,
des polyrythmies, des brisures, des variations de volume sonore, des
accélérations, des ralentissements, des superpositions de vitesse, de
couleurs, des substitutions tritoniques, des modes majeurs joués sur des
modes mineurs, des saturations, des collages, des questions / réponses.
Ces données sont encore plus remarquables lorsqu’on sait qu’il s’agit
de musiques communautaires très largement improvisées, jouées en temps
réel, collectivement et sans aucune notation. En jouant ce type de
musique dans son contexte culturel originel, les notions de
concentration, de communication, de qualité d’exécution et de cohésion
entre les musiciens prennent tout leur sens. En bref, un vocabulaire
musical sophistiqué est encore populaire dans certaines régions du monde
mais a totalement disparu des musiques actuelles commerciales
standardisées. Ce patrimoine toujours vivant reste encore absent des
formations musicales institutionnelles mais sait se rendre accessible
pour qui s’en donne vraiment la peine. Pour cela il faut accepter de
vivre une transmission traditionnelle de l’information : aller sur
place, rencontrer les gens, discuter, participer, partager et passer du
temps ensemble dans la vie quotidienne.


Nass Lounassa & Pulsar : tenter de faire du neuf avec du (très) vieux


J’ai donc décidé d’utiliser ces anciennes techniques musicales dans
mes deux groupes à Montréal : Nass Lounassa (« les gens de bonne
compagnie ») et Pulsar. Dans Nass Lounassa, le mode de jeu est
principalement axé sur le métissage de systèmes rythmiques nord-africain
et latin, sur lequel se superposent des improvisations mélodiques
employant des grilles d’accords et des modes issus de diverses régions
du monde et de différentes époques, du médiéval arabo-andalou au jazz
contemporain. Pour composer j’utilise souvent la méthode des rythmes
superposés joués sur un rythme-mère (appelé « clavé » ou « achiyya » en
arabe dialectal). L’origine de ce rythme peut être un rythme
folklorique, son contraire (palindrome), son «négatif» ou les appuis
d’un chant relevé sur le terrain. Parfois je transpose certains rythmes
maghrébins méconnus sur la batterie et la basse électrique, jouant
occasionnellement la lyra, une flute de berger marocaine en bambou.


Le groupe Pulsar fait référence à une étoile tournant très rapidement
sur elle-même et qui émet une pulsation électromagnétique, lançant dans
l’univers un rythme sans fin. L’idée de ce projet est d’investir
musicalement cette idée de rythme sans fin, de groove infini, de
pulsation universelle. Ici nous jouons de la musique improvisée
entièrement originale et basée sur l’expérience individuelle de chacun.
J’emploie aussi la géomancie, une antique méthode de divination qui me
permet de composer des rythmes, des gammes et des séquences harmoniques.
L’idée est de sortir de la routine, de se surprendre mutuellement.
L’aspect ludique et l’interaction entre les musiciens sont importants.


Dans ces deux projets je tente passer outre les limitations, à savoir
comment faire du neuf avec du (très) vieux, comment jouer des titres de
15 minutes sans lasser l’auditeur, comment maintenir un niveau
d’énergie et d’interaction élevé le tout seulement avec des rythmes et
des mélodies. Est-ce créatif ? Venez jugez vous-mêmes à l’un de nos
concerts !


 


Mehdi Nabti & Nass Lounassa


Jeudi 13 février 2014 à 20h à la Maison de la Culture Mont Royal


Samedi 15 mars 2014 à 16h à la Maison de la Culture St-Michel Parc-ext


 


Mehdi Nabti Pulsar 4


Vendredi 6 décembre 2013 à 20h au MAI (Montréal, arts interculturels)


Samedi 7 décembre 2013 à 20h au MAI (Montréal, arts interculturels)


 


Source : Mehdi Nabti


http://mehdinabti.wix.com/mehdinabti


http://mehdinabti.bandcamp.com


 


Photo: Groupe Mehdi Nabti et Nass Lounassa

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