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Chronique

Notre société et ses médias nous
fournissent quotidiennement des symptômes d’âgisme. Tel chef de
gouvernement est appelé à démissionner, non parce qu’il est incompétent
mais parce qu’il est jugé trop vieux. Tel candidat à sa succession est
invité à gagner son futur poste parce qu’il est jeune et plein
d’avenir, et non parce que son programme donne quelque espoir de
changement réel. Quant à Sa Sainteté, on lui conseille avec respect
d’abdiquer, non parce qu’elle est malade et épuisée, mais bien parce
qu’à son âge, elle ferait bien de suivre  l’exemple de ses cardinaux
auxquels elle a elle-même retiré leurs fonctions et leur droit de vote
au conclave dès l’âge, qualifié de canonique, de 75 ans.

Dans
des conditions aussi négativement discriminatoires, comment réussir son
avance en âge ? Comment parvenir à faire de son vieillissement le
parcours d’une progression toujours recherchée, le chemin d’une
croissance poursuivie ? Comment suivre le programme de Montaigne ?

«
Principalement à cette heure que j’aperçois ma vie si brève en temps,
je la veux étendre en poids; je veux arrêter la promptitude de sa fuite
par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage,
compenser la hâtiveté de son écoulement : à mesure que la possession de
vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus
pleine. »

Comment même y prétendre
et s’y essayer ? Les pressions  collectives sont d’autant plus fortes
que les forces individuelles sont parfois amoindries. Et pourtant le
pari est vitalement nécessaire du point de vue du sens de nos vies,
mais aussi pour l’épanouissement de nos communautés et le développement
de nos sociétés. Si le vieillissement est obligatoirement un synonyme
de déclin, si rien ne peut concourir à de nouveaux développements, de
nouveaux acquis, de nouvelles découvertes, de nouveaux partages et si
personne ne peut y participer avec une efficacité minimale, à quoi bon
vieillir et gagner des années sur la mort, si ce doit être pour y
abîmer son identité et risquer d’y perdre son âme ? Si la vie n’est
plus qu’une attente indéfinie, ennuyeuse ou angoissée, de la mort,
parfois aux dépens de soi mais aussi des autres et de la collectivité,
où sont l’intérêt et le goût ? Qui aura la capacité ou la chance de 
nous motiver et nous mobiliser ? Si vivre, c’est brûler et
consommer-consumer nos forces et nos ressources en un gaspillage
effréné du temps, des jours et des passions, on peut comprendre et même
excuser ou tolérer les pulsions suicidaires de certains retraités en
mal de vivre ou les délires occupationnels et l’achalandage
divertissant – au sens pascalien – d’une multitude d’autres aux
comptoirs du marché gris.


Quant
aux plus jeunes générations d’adultes, d’adolescents et d’enfants, vers
quels avenirs pourront-ils choisir de se diriger si ceux qui les ont
précédés sur les routes du temps et de la vie s’avèrent incapables de
leur présenter des horizons crédibles et assez valorisants pour y
inscrire activement leurs projets d’action et d’expression ? On voit
bien que la question de l’âgisme ne concerne pas uniquement la morale
et le respect d’autrui, mais qu’à travers les réponses que nous lui
préférons, elle a des effets d’entraînement sur l’action de la société
sur elle-même et donc sur son développement global. Les acerbes
échanges d’opinions entre représentants de groupes d’âges éloignés à
l’occasion des succès électoraux récents de l’ADQ en témoignent avec
éloquence.


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Comme
nous y invite le «jeune» responsable de ce numéro du Gérontophile,
c’est vers la pratique des arts que nous poursuivrons notre recherche
de réponses adéquates, c’est-à-dire suffisantes pour la raison et
emballantes pour la volonté.

La
première piste de réflexion nous viendra de Boileau : « Vingt fois sur
le métier remettez votre ouvrage», nous conseille l’auteur de l’Art
poétique, suggérant par là la vertu de l’exercice d’un apprentissage
répétitif. C’est par l’entraînement quotidien et donc grâce au temps
bien employé qu’un artiste peut espérer parvenir à une création et y
approcher la beauté. Celle-ci ne peut venir que de l’imitation et de la
reproduction et c’est à travers une apparente monotonie que le poète ou
l’artiste peut compter déboucher sur une heureuse surprise. Retournons
chaque jour à notre écritoire ou à notre atelier; c’est à ce prix que
nous pourrons aboutir à une création originale qui non seulement
réponde aux critères  esthétiques du moment mais aille jusqu’à en
élargir ou à en modifier les critères.

D’aucuns
pourraient objecter  qu’il s’agit d’un idéal de l’âge classique et que
la modernité en a dénoncé l’inefficacité et la désuétude, à travers de
multiples procédures d’improvisation artistique. Ainsi des poètes
surréalistes ou certains musiciens de jazz servent-ils de modèles pour
qui la création et la beauté ne peuvent surgir que d’une série de
heureux hasards. Nous devons cependant dépasser ces naïvetés en
considérant que nos artistes improvisateurs ne parviennent à de bons
résultats …improvisés qu’à la suite de longs travaux préparatoires; il
en a fallu des coups de crayon,   de pinceau ou de burin pour enfin
dégager le geste de grâce et de lumière qui permette l’originalité et
l’embellissement de leur travail.  Il en a fallu des exercices et des
tours de mains et des gammes sur les claviers des professeurs pour
faire naître des maîtres en interprétation ou des compositeurs de
talent. L’accomplissement d’une réelle œuvre d’art nécessite de
nombreux ouvrages successifs et nul n’est champion sans pratiques
multipliées et sagement reproduites dans la suite des jours et des
années.

Transposons, s’il vous
plait. Avancer en âge ne peut se faire qu’en exerçant sa capacité de
vivre au jour le jour, à travers de  multiples copies et imitations,
par essais et par erreurs. Pas d’autre méthode pour progresser vers la
réalisation du beau et l’accomplissement d’une existence que de faire 
d’abord et longtemps voyager ses souliers sur les difficiles chemins de
l’accumulation. Pas d’expérience sans avoir traversé des expériences,
diverses et contradictoires. Pas de temps pour créer sans beaucoup de
temps perdu, apparemment, au préalable. Pas de présent qui soit un
cadeau créatif sans la monotonie des gestes essayés mille et une fois
dans le passé. Pas de promesse artistiquement tenue sans le respect de
la suite fidèle des jours anonymes et des ouvrages refaits et refaits,
sans cesser d’en espérer une naissance ou un accueil de la beauté. Pour
les sourires énigmatiques de la Joconde, combien de ratés, d’esquisses
et de gâchis de papiers, combien de brouillons et d’ébauches ou même
d’épures. «J’ai mis longtemps à devenir jeune», nous confie Picasso :
longtemps à épuiser les forces et les préjugés, les traditions et les
formes reconnues, pour parvenir à déconstruire enfin créativement,
longtemps à traverser les périodes figuratives, bleues et autres, pour
déboucher sur l’abstraction pleine de lumière et de sens, de beauté et
d’émotion.

C’est sans doute en
reprenant les traditions que nous parvenons à leur faire rendre leur
sens et ainsi à les dépasser. L’avenir, le nôtre et celui des plus
jeunes, ne peut être appel aux progrès qu’à partir de certains de nos
souvenirs et c’est à la recherche des temps perdus qu’on retrouve le
sens et parfois les bonheurs, du côté de Guermantes ou d’ailleurs,
pourvu que nos mémoires aient été à l’affût des bonnes trouvailles et
retrouvailles. Pas de commencement sans recommencements et le secret
semble d’abord résider dans la durée et l’obstination.


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Mais
il ne suffit pas de répéter ni d’accumuler pour réussir son œuvre ou sa
vie. Si les vieux radotent ou si l’histoire humaine fait bégayer ses
tragédies, ce n’est certes pas pour insister sur des vérités ni par
goût du bonheur. Vient le moment où la répétition risque de se
transformer en mauvaise habitude et où les commodités de la copie vont
tuer tout espoir que le créateur puisse enfin décider, s’exprimer et
agir par lui-même, c’est-à-dire par ses différences acquises.

Comment
pourrait-il y parvenir sans procéder à une sélection critique de ses
épargnes accumulées, expériences, connaissances, ratés et retours sur
lui-même ? Non pas garder tout mais préserver le meilleur; non pas
amasser des trésors en archives, mais trier judicieusement les bonnes
informations et les signes de fécondité. Après l’amoncellement,
désencombrer les greniers de nos mémoires et savoir se détacher sans
jeter le bébé avec l’eau du bain. Qui a dit que la mémoire était aussi
une faculté qui oublie ? Au fond, l’art ne peut surgir en œuvres
originales et belles que si le disciple oublie son maître ou plutôt
rafraîchit sa mémoire en en perdant une partie. Toute la difficulté est
de trouver le bon dosage entre le souvenir et l’oubli, entre
ingratitude et reconnaissance. Cet article du Gérontophile, je peux
l’écrire grâce au talent de mes multiples maîtres, mais aussi parce que
j’ai su les oublier. Sa nouveauté est nourrie de toute une tradition et
l’auteur n’est qu’un maillon sur une chaîne générationnelle. Question
de modestie ? Non. Plutôt de bonne stratégie : être assez sage pour ne
plus l’être, et ne garder des souvenirs que ceux qui sauront me rendre
efficace ou serein, créatif et convaincant. Faire rappel de mes
souvenirs, mais seulement dans la mesure – à trouver et toute la
difficulté est là, sans doute – où je peux en appeler de l’avenir à
faire; juste assez de mémoire pour faire advenir et créer un futur
plein de sens et de beauté.

Et voilà
pourquoi le vieillissement est si souvent assimilé à un retour en
enfance. Non comme un déclin inéluctable, ni une régression ni une
retombée, selon les complaisances négatives de l’âgisme dominant, mais
bien comme une remontée vers l’origine ou les origines qui donneront
l’élan et les énergies nécessaires à la création. Vieillir, certes, et
toujours trop vite, mais pas comme Mathusalem, à force de longévités
accumulées. Regardons comment les centenaires fascinent et comment les
médias nous les exhibent dans la cage de leurs caméras : témoins et
signes de l’obsession de vaincre la mort et de prolonger la vie comme
une route qui n’en finit plus de finir.

Les
vrais artistes au contraire perdent leurs jours et leurs forces, leur
vie et leur temps à ne jamais arrêter leurs commencements. Et quelques
incursions rapides en histoire de l’art suffisent à nous apprendre que
c’est dans les années reculées de leur avance en âge que les créateurs
sont parvenus au faîte de leur art et à l’apogée de leur génie. Mozart
est touchant quand il charme l’oreille de toutes les cours d’Europe dès
l’âge de 5 ans; mais combien il est plus prodigieux dans sa maturité
trop vite interrompue. Et Michel-Ange dans la Sixtine, ou Renoir aux
pinceaux attachés à ses doigts arthritiques, ou Matisse presque
aveugle.

Certes, tous les aînés ne
sont pas des artistes ni tous les plus jeunes des mauvais apprentis.
Cependant, sans tomber dans les pièges de l’optimisme béat des
gérontologues en mal d’idéalisme et peureux de vieillir, il pourrait
être intéressant de s’interroger sur les meilleurs moyens à prendre,
individuellement et collectivement, pour faire du vieillissement du
plus grand nombre, un chemin   de développement et de maturation
progressive, de croissance et de formation continue, selon ce que
Michel Philibert, maître en gérontologie sociale disparu sans avoir
goûté aux délices et difficultés de l’art de vieillir, appelait
«l’échelle des âges» :

«L’échelle
des âges exercera la fonction ontotrophique lorsqu’elle fera coïncider
la succession des âges avec les étapes d’un progrès spirituel au moins
possible, par la conquête de l’unité sur la multiplicité et la
dispersion, du savoir sur l’ignorance et l’erreur, de la sagesse sur la
folie, de la liberté sur l’esclavage des préjugés et des passions; de
manière plus radicale lorsqu’elle s’associera à une conception de
l’homme qui verra… dans sa vie et la suite de ses âges…l’occasion à
lui  offerte…de s’arracher à un devenir destructeur pour se placer sur
l’orbite d’un devenir régénérateur.»

Question
d’attitude et de responsabilité personnelle, oui, mais aussi enjeu de
société à travers les formes d’organisation et les institutions
susceptibles d’assurer ces changements de perception et d’orientation
de l’avance en âge. Où il s’agit bien d’inventer ensemble les outils
collectifs, éducatifs et culturels, qui devraient permettre ces progrès
au plus grand nombre, à travers l’accessibilité et l’accumulation
d’expériences et de savoirs, mais aussi à travers l’examen critique de
nos parcours de vie pour en retenir le meilleur.


                                         *

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Avant
de mourir, prendre le temps de mûrir. Or notre société, par les forces
et les intérêts qui la conduisent et contrôlent ses choix majeurs,
ressemble le plus souvent à une immense machine qui broie les énergies
et tue dans l’œuf les talents, et où les exceptions créatrices
confirment la règle généralisée de la médiocrité et de la reproduction.
D’où la difficulté d’atteindre et de préserver une certaine densité
d’être, de cette épaisseur humainement positive qui permet de partager
du sens par rayonnements paisibles et quotidiens. Combien tu
t’appelles, consommateur ? Nous sommes loin de la question : qui es-tu
? qui oses-tu être, artiste ? Non par amoncellement de capitaux de
toutes sortes, mais par dépouillements progressifs et lucidement
orientés vers une signification de soi et de tous les autres. Vieillir
en beauté, et donc embellir le monde, revient sans doute non à faire
patienter la mort, mais à magnifier la vie, comme le dessinateur
japonais  Hokusaï qui aura ici le dernier mot, histoire pour moi de
finir sur un commencement.

«Depuis
l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets.
Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins,
mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut
pas la peine d’être compté.
C’est à l’âge de soixante-treize ans
que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des
animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des
insectes. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait
encore plus de progrès; à quatre-vingt-dix ans, je pénétrerai le
mystère des choses; à cent ans, je serai décidément parvenu à un degré
de merveille, et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point,
soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront après
moi de voir si je tiendrai ma parole.
Écrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokousaï, aujourd’hui Gwakio Rojin, le vieillard fou de dessin.»

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Jean CARETTE, Ph.D
Professeur retraité de l’UQAM
Président des réseaux Espaces 50 +

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