Le mardi 26 mai 2015
Lettre d’opinion
Cette 2e lettre s’inscrit dans une correspondance entamée avec le Premier ministre Couillard en mars dernier afin de le sensibiliser à la réalité des jeunes en difficulté et sans abri. Pour que tous les jeunes s’en sortent.
M. le Premier ministre Couillard
Un ministre de la jeunesse pour tous les jeunes
Par
Rémi Fraser, coordonnateur, Regroupement des Auberges du cœur du
Québec, et Johanne Cooper, présidente du Regroupement des Auberges du
cœur du Québec et directrice de la Maison Tangente qui accueille des
jeunes âgés entre 18 et 25 ans
Monsieur le Premier ministre,
Au
cours des dernières semaines, vous avez eu l’occasion de porter
davantage le chapeau de ministre de la jeunesse. D’une part, vous avez
dû expliquer la décision de fermer les Forums jeunesse et transférer
leurs subventions aux Carrefours jeunesse-emploi. D’autre part, vous
avez défendu votre vision des dossiers jeunesse lors de l’étude des
crédits le 23 avril dernier. C’est surtout sur ces dernières
interventions que nous voulons revenir. Autant le dire d’emblée, ce que
nous avons entendu nous a rendu plus inquiets que confiants. Nous
aurions souhaité que le ministre de la jeunesse soit un ministre pour
tous les jeunes, ce n’est pas ainsi que vous êtes apparu.
Dans
un premier temps, vous précisez que plusieurs institutions répondent
« à des besoins précis, souvent pour aider les jeunes pour qui la
transition vers l’autonomie présente des défis particuliers ». Vous
affirmez que votre priorité est l’accès à l’emploi des jeunes et vous
ciblez particulièrement les 200 000 jeunes de 15 à 29 ans qui ne
seraient ni à l’emploi ni aux études. Qui sont-ils ? C’est avec
beaucoup de précisions que vous les définissez : « les chômeurs, plus
quatre autres catégories, les personnes non disponibles au travail pour
des raisons familiales ou de santé, les personnes désengagées qui ne
cherchent pas d’emploi parce qu’elles croient qu’aucun travail n’est
disponible. Les chercheurs d’opportunité qui sont en attente d’une
occasion d’emploi qui cadre avec leur compétence et ceux qui font le
choix volontairement d’être inactifs pour un projet comme un voyage ou
une activité artistique. »
Votre description est
incomplète. Nous connaissons bien un bon nombre de ces jeunes «ni à
l’emploi, ni aux études», nous vivons avec eux depuis près de 40 ans.
Ils arrivent chez nous en état de survie et visent à devenir autonomes
grâce à un travail correspondant à leurs attentes tant en termes de
qualité de vie que de réalisation personnelle. Tout en faisant face à
« des défis particuliers » comme vous le dites vous-même, ils
constituent déjà une part importante des jeunes qui ont recours à ces
programmes conçus principalement pour les catégories « sans défis
particuliers » décrites plus haut, des programmes qui s’avèrent alors
inadaptés à leur situation les rendant toujours plus à risque d’échec et
d’exclusion.
Ces « défis particuliers », ils sont
nombreux et prennent racine le plus souvent dans le parcours difficile
qu’ils ont suivi pour arriver jusqu’à une Auberges du cœur : conflits
familiaux souvent aggravés de violence, d’abus ou de négligence,
toxicomanies et dépendances, faible estime de soi menant à des pensées
suicidaires, voire à des tentatives de suicide, décrochage scolaire,
isolement social, et pauvreté bien entendu. À ce portrait, s’ajoute,
pour des raisons qu’on saisit encore mal, un nombre croissant de jeunes
confrontés à des difficultés d’apprentissages, de troubles de
l’attention ou d’autres problèmes de santé mentale. Ces jeunes aussi
devraient être les jeunes du ministre de la jeunesse. Ce sont, en tous
cas, ceux qui nous ont choisis pour s’en sortir.
Et
vous savez quoi, bien souvent ça marche. Ces jeunes ne sont pas divisés
en programmes ou en ministères. Ils ont une vie pleine et entière à
reconstruire. Ils ont besoin de minimum de sécurité, d’un lien de
confiance avec des adultes engagés et responsables, de temps surtout et
de programmes souples qui s’ajustent à leur situation. Des programmes
qui les accompagnent, qui les soutiennent réellement afin de leur donner
le coup de pouce qui leur permettra de reprendre le contrôle de leur
vie. De telles mesures et programmes, nous les attendons toujours et
vos dernières annonces ne vont nullement en ce sens.
Quand
donc allez-vous reconnaître qu’ils existent ? Quand donc allez-vous
vous ajuster à leur situation et leurs besoins, à leur réalité plutôt
qu’aux modèles théoriques créés par vos fonctionnaires ?
Le
Québec doit renouveler sa politique et sa stratégie jeunesse dans
l’année qui vient. En feront-ils enfin partie ? Vos propos lors de
l’étude des crédits les déclarent absents de vos priorités. Vous avez
prononcé des mots importants le 23 avril dernier. Soulignant que le
Québec était « la seule de toutes les grandes provinces canadiennes, qui
a commencé à décroître depuis 2013, alors qu’on a cruellement besoin de
croissance économique et de prospérité. On ne peut plus se permettre de
ne laisser personne derrière. » Serez-vous à la hauteur de ce défi ?
Quant à nous, nous le relevons à chaque jour avec ces jeunes. On attend
toujours que vous veniez nous rejoindre.
Ci-joint deux versions PDF de la lettre, une version abrégée (450 mots) et la version intégrale (900 mots)
Nos porte-parole sont disponibles pour entrevue si vous souhaitez approfondir le sujet.
Pour info :
Isabelle Gendreau
Cel. 438-390-3985
isabelle.gendreau@
www.aubergesducoeur.org
Twitter : @aubergesducoeur
Facebook : facebook.com/
Le
Regroupement des Auberges du cœur du Québec représente 28 maisons
d’hébergement communautaires pour jeunes en difficulté et sans abri ou à
risque de le devenir réparties dans dix régions du Québec. Les Auberges
du cœur hébergent et soutiennent chaque année 3000 jeunes âgés entre 12
et 30 ans et doivent en refuser autant, généralement faute de places.
Ces chiffres ne reflètent qu’une partie des besoins des jeunes
itinérants ou à risque de le devenir pour le type d’hébergement et de
soutien que nous offrons considérant les territoires où de telles
ressources sont inexistantes. Au total, les Auberges du cœur offrent
plus de 300 lits en maison d’hébergement et, plus de 150 autres places
en appartements supervisés ou logements sociaux.
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